Instinctivement, César Bardoux se dit « plus connecté à l’eau qu’à la terre ». Son diplôme aux Beaux-Arts de Paris, l’artiste le décroche en 2017 en présentant les premiers jalons d’une recherche en cours. Lors de cet accrochage intitulé Bleu, presque transparent, les peintures à l’huile et les volumes géométriques soclés traduisent la fascination pour les nouvelles textures de l’hypermodernité, pour la fluidité amniotique du digital autant que pour la précision croissante des instruments d’optique. Tout en se servant de logiciels 3D pour faire surgir des formes volatiles que l’esprit humain peine encore à imaginer, encore captif des rets d’une modernité pesante et terrestre, l’artiste reste attachée à une réalisation minutieuse, presque laborieuse au vu des techniques employées : l’huile pour les toiles, le graphite pour les dessins. Ces images de synthèse froides et inertes, explique de son côté l’artiste, se chargent d’une certaine vitalité lorsqu’exprimées par ces techniques. Plutôt que l’optique, le corps est intégré au processus de faire surgir la forme ; ce corps qui, certainement, garde encore la mémoire enfouie des origines de l’humanité que l’on a coutume de faire remonter à des organismes aquatiques. Pour des philosophes de la tradition phénoménologique comme Luce Irigaray, ou également pour la penseure féministe Astrida Neimanis, l’élément aqueux permet d’imaginer une matérialité, une manière de se relier au monde permettant de prendre la mesure du millénaire qui est le nôtre.


Dans son livre de synthèse Bodies of Water, Astrida Neimanis trace la généalogie d’une phénoménologie post-humaine, rythmée de cycles plutôt que soumise à la temporalité linéaire, connectée à l’environnement et aux êtres vivants plutôt qu’enfermé dans l’enveloppe du sujet. La série des toiles Aquaghost est emblématique de son vocabulaire peint. Un volume translucide est posé sur une trame quadrillée, laissant entrevoir en transparence la déformation moirée de la géométrie. La trame apparaît et disparaît, mais l’idée de fusion reste centrale : c’est le cas pour Panspermia, évoquant la théorie de l’apparition de la vie suite à une contamination extraterrestre, de Symbiose ou de Synthèse. Tout se transforme et change d’état, que la fluidité soit un état intrinsèque à la matière ou qu’elle soit obtenue au prix d’opérations quasi-alchimiques. La référence à l’alchimie se retrouve dans les dessins. Tout en explorant les mêmes motifs et textures, le traitement au graphite infléchit leur lecture. Le noir et blanc, la minutie du trait n’évoque plus tant les univers virtuels matriciels tout droit sortis d’une intelligence artificielle, mais renvoie au contraire aux dessins venant illustrer les grimoires d’inventeurs et polymathes de la Renaissance. Tout en volutes et sans jamais se figer ni s’incarner définitivement, l’univers de César Bardoux arpente l’intervalle entre ces deux points extrêmes, l’alchimie et la science-fiction, l’exécution et la simulation.

Ingrid Luquet-Gad 

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